Les Rapines d’Eryl – Chapitre 2

V3

Chapitre 2 : Repérage

La pluie était lourde et violente, elle s’abattait sans relâche sur les pavés des rues et les toits des maisons depuis déjà plusieurs heures. La ville semblait déserte, les quelques rares âmes qui n’avaient pas rejoint un abri, couraient le long des bâtiments tel des ombres se projetant sur les murs.

Enveloppé dans son manteau, Eryl marchait courbé sous le vent et gravissait d’un pas rapide les rues de Milyun. Malgré le climat défavorable, il ne pouvait pas se permettre de perdre du temps dans sa reconnaissance des lieux.

Eryl eu tôt fait de rejoindre le plateau du sommet, là où les familles les plus riches vivaient, et restaient – tant que leur fortune leur permettait – à l’abri des dangers du bas. Le plateau en lui-même était assez large, et une bonne quarantaine de familles y vivaient.

Les douze dirigeants-commerçants vivaient au centre du plateau, leurs villas étaient disposées autour de celle du plus ancien dirigeant : Mael. Le manoir de Lionel était situé au bord du regroupement, à l’est. C’était le bâtiment qui marquait la frontière entre les dirigeants et le reste du plateau.

Le jour précédent, Eryl avait préparé et entretenu son équipement. Le choix de son matériel n’avait pas été aisé : plus d’équipement voulait dire moins de discrétion, en revanche, Eryl ne pouvait pas se permettre de se retrouver dans une situation sans solution du fait de son manque d’accessoires.

Si certains éléments de son matériel étaient très peu encombrants, comme son nécessaire de crochetage, d’autre, bien qu’essentiel pour une mission si risquée, réduiraient de manière conséquente sa mobilité, comme son arc et son carquois.

Eryl avait aussi eu besoin de changer les vers-luisants de sa lampe à lucioles. Cette dernière n’était rien de plus qu’un flacon de verre dans lequel sont placées, en théorie, des lucioles. Néanmoins, Eryl trouvait ces dernières trop volatiles et leur lumière trop changeante et avait donc trouvé cette alternative qu’étaient les vers-luisants. Si cette lampe était extrêmement utile, il était nécessaire de changer la source de lumière régulièrement. Pour réduire les dépenses, qui par la quantité étaient importantes, Eryl avait aménagé au second sous-sol de son repaire, une sorte de jardin souterrain alimenté en lumière par en jeu de miroirs où il élevait ces précieux vers qui lui étaient si utiles.

Il avait également dû se rendre à Milyun acheter quelques objets qui lui étaient nécessaires à la fabrication de flèches particulières. De petits flacons d’un verre très fin et très fragile, qu’il remplirait d’eau et fixeraient au bout d’une flèche lui serviraient à éteindre des éventuelles torches ou bougies laissées allumées. Il avait également acheté des fioles en verre de feu – un verre qui s’enflammait lorsqu’il était brisé – qui une fois remplis d’huile, permettrait à Eryl de provoquer des incendies, très utiles comme diversion.

Avec la dague qu’il récupérerait le jour même de la rapine, cela représenterait l’intégralité de son équipement.

Maintenant, il ne lui restait plus que le repérage. Cette étape, était de loin la plus importante. D’autres acquisiteurs la trouvaient peu intéressante, d’autres encore la trouvaient même inutile, mais Eryl, lui, réalisait cette préparation avec la plus grande précaution. Il lui fallait trouver toutes les particularités du terrain, retenir toutes les issues, repérer tous les éléments qu’il pourrait utiliser à son avantage. Rien ne devait être laissé au hasard.

Que ce soit la rue la plus susceptible d’être utilisée par les gardes, ou la plus infime aspérité représentant un appui potentiel, Eryl se devait de tout mémoriser, car si les événements ne tournaient pas à son avantage, la réactivité ne suffirait pas. Notamment pour une mission aussi risquée, rien ne devait lui échapper.

C’est pourquoi sa progression ralentissait à mesure qu’il se rapprochait du sommet. Sa tête se tournait de façon régulière à droite puis à gauche. Si la pluie rendait la tâche désagréable, elle la simplifiait également, d’une certaine manière. D’ordinaire, en plus de l’examen consciencieux de chaque détail, Eryl devait également faire attention à ne pas se faire remarquer. Ce qui n’était pas chose aisée lorsque l’on devait marcher lentement au milieu de la rue en observant avec insistance chaque mur et ruelle. C’est pourquoi en temps normal, Eryl était forcé de repasser plusieurs fois dans chaque rue afin de pouvoir garder un rythme de marche normal.

Lorsqu’il atteint enfin le sommet, Eryl obliqua vers la gauche et commença par repérer les ruelles extérieures, puis petit à petit il se rapprochait du centre. Il était rare que les contrats aient pour cible une personne du plateau, car cela représentait un important danger à la fois pour le commanditaire et pour l’acquisiteur, d’autant plus lorsqu’il s’agissait d’un marchand-dirigeant. Ainsi Eryl connaissait peu cette partie de la ville, le repérage serait donc particulièrement long.

En réalité, Eryl n’avait réalisé qu’un seul contrat chez un marchand-dirigeant, c’était aussi son seul échec à ce jour. Il était jeune à l’époque, il commençait alors à peine sa carrière de voleur. Il avait réalisé le repérage en vitesse, n’avait que très peu d’équipement et encore moins d’expérience. La cible était Arvar. Il était connu pour posséder la totalité des terres à l’extérieur de Milyun sur un rayon de presque cent lieues. L’objet de la rapine était un anneau, un anneau très ancien retrouvé dans des ruines runiques dans un pays lointain au Nord. Sa valeur s’estimait à plus de deux cents cinquante mille écus. Eryl avait commis l’erreur de la précipitation. Au lieu de chercher une entrée discrète, il avait cassé une fenêtre, se faisant alors immédiatement remarqué par les patrouilles. Après une course-poursuite sous la pluie avec la moitié des forces militaires de la ville il s’était fait attraper dans les bas-fonds. Il avait échappé à la pendaison grâce à Iriev, qui avait soudoyé les gardes pour qu’ils relâchent Eryl. Iriev n’avait jamais ouvertement partagé pourquoi il avait fait ce geste pour lui, mais ce n’était probablement pour rien d’autre que l’argent qu’Eryl faisait rentrer dans sa bourse.

Cette fois-ci, Eryl était décidé à ne pas commettre à nouveau les erreurs du passé. Il ne voulait rien laisser au hasard.

Lorsqu’il arriva devant le manoir de Lionel, il commença à décrire des cercles autour de celui-ci. Il chercha d’abord toutes les entrées et sorties possibles.

Deux portes côté sud, une côté ouest plus la porte d’entrée côté nord. Deux fenêtres au rez-de chaussé : une très large orientée vers l’est et une plus petite sur la façade ouest. Il y avait deux cheminées sur le toit. Celui-ci était fait avec des tuiles de briques, peu glissantes. Les rues étaient larges autour du bâtiment, un saut avec ces conditions météo n’étaient pas envisageable. Il y avait quatre fenêtres par façade au premier étage et deux lucarnes côté nord au second. Les murs étaient en pierre polie, il n’y avait pas d’aspérité. Une trappe côté sud descendait vers ce qui était probablement une cave. Cela paraissait pour l’instant l’entrée la plus sûre, mais rien ne prouvait que la cave était bien reliée à la maison à l’intérieur. Une grille faisait le tour du manoir, elle était en acier et ses barreaux, grand de deux bons mètres, se finissaient par des pointes affûtées.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

Eryl s’arrêta, la voix provenait de l’intérieur des grilles, sur sa gauche. Il se tourna, un garde, assit dans un renfoncement du mur extérieur du manoir était assit et le dévisageait.

– Je cherche mon chemin. Je suis de passage dans la ville et je ne connais pas très bien. Répondit Eryl.

– Tu cherches ton chemin en tournant plusieurs fois autour du même bâtiment ? Demanda le garde d’un air suspicieux.

– Je ne faisais qu’admirer ce manoir.

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ce manoir ?

– Je suis maçon, les beaux bâtiments c’est ma passion.

Le garde dévisagea Eryl. Après quelques instants il cracha par terre et dit finalement :

– C’est où que tu veux aller ?

– Je cherche à rejoindre le port, je dois repartir pour la capitale avant que les voies commerciales ne soient fermées.

– C’est dans ton dos, tu vas tout droit sur la même rue puis tu descends par l’avenue principale qui vont te conduire à la porte Nord. Après tu longe la ville jusqu’à arriver au port.

– Le port est à l’Est non ?

– Et alors ?

– Ça ne serait pas plus rapide pour moi de partir directement vers la porte Est ?

– Si tu veux te faire trancher la gorge dans une ruelle c’est le meilleur moyen. Grogna le garde.

– Si vous le dites, il est vrai que je ne connais pas ce dédale que forment les rues. Je m’en vais de ce pas, merci beaucoup !

– Ouais c’est ça.

Eryl tourna le dos au garde et s’éloigna. Les indications que celui-ci lui avait données étaient complètement fausses. La porte la plus dangereuse était de loin la porte Nord, c’est par là que passait tout le trafic venant des Terres enneigés ainsi que toute la contrebande acheminée par bateau, étant donné qu’un des affluents du fleuve passait à quelques lieues seulement de la porte. Un petit port de contrebande s’y était construit et toute personne honnête où responsable l’évitait.

Si le garde lui avait dit de partir vers le nord, c’est qu’il voulait garder un œil sur Eryl, vérifier qu’il n’obliquerait pas deux rues plus loin pour revenir.

La mission s’annonçait déjà amplement plus délicate. La maison était gardée, même pendant ce déluge. Ce qui signifiait que les gardes étaient suffisamment payés pour accomplir correctement leur tâche. Si ils étaient si bien payés, c’était que Lionel avait mis les moyens pour défendre correctement son domicile, donc celui-ci était également surveillé la nuit. De plus, le garde venait de prouver qu’il avait un tant soit peu d’esprit, ce n’était donc pas le commun des patrouilles qu’Eryl pouvait berner aisément.

La lumière commença à décliner alors qu’Eryl s’éloignait du bâtiment, surveillé par le garde. Il décida qu’il était temps de rentrer. Le repérage était quasiment finit de toute façon. Le lendemain matin, il devrait retourner sur le plateau et observer les gardes. Définir leur nombre, leur routine et leurs failles.

Eryl se leva avant l’aurore et partit directement en direction du sommet. Si il pouvait se positionner sur un bon point d’observation avant la relève des gardes, il pourrait alors clarifier un nombre significatif de détails, les principaux étant combien ils étaient et s’il y en avait à l’intérieur du manoir. Il avançait donc à grandes enjambées sur les pavés rendus glissants par la bruine qui avait remplacé l’orage de la veille.

A quelques rues du sommet, il s’enfonça dans une petite impasse et escalada le mur d’une maison pour se retrouver sur les toits. Sur le plateau les rues étaient trop larges pour passer inaperçu alors que l’on grimpait aux murs des bâtiments et Eryl ne pouvait se permettre d’être aperçu du fait de sa notoriété auprès des gardes de la ville. Il finit donc le trajet en courant sur les toits.

Il se positionna sur le toit d’une maison à l’extérieur du cercle des dirigeants. Replié entre deux cheminées, il se cachait du mieux qu’il pouvait tout en gardant la vue la plus large possible sur la maison de Lionel. Avec la pluie et la lumière faible d’un matin d’hiver il avait de toute manière peu de chance d’être aperçu.

Il était arrivé alors que le soleil commençait à se montrer, au moment où les gardes de jours arrivaient pour remplacer les gardes de nuit.

Deux gardes. Deux autres. Encore deux. Six gardes en tout. Deux étaient postés à l’extérieur. Les quatre gardes de l’intérieur étaient sortis deux par deux, cela signifiait qu’ils étaient répartis par deux à deux étages différents. Probablement le rez-de chaussé et le premier étage.

Les gardes patrouillaient. Aussi bien dehors qu’à l’intérieur. Les gardes extérieurs décrivaient chacun un cercle autour du bâtiment dans un sens opposé. Ils se croisaient toutes les huit minutes devant la façade nord puis quatre minutes plus tard devant la façade sud. Ainsi, pendant environ deux minutes il n’y avait aucune surveillance sur les trois autres façades. Ceci laissai une fenêtre d’opération plutôt restreinte mais exploitable. Pour peu d’arriver par la façade opposée, Eryl profiterait de trois minutes maximum pour s’infiltrer.

La façade nord était trop risquée. Elle donnait directement sur le cercle des dirigeants, là où les patrouilles étaient fréquentes et à part la porte d’entrée, elle ne proposait aucun accès exploitable.

Les portes sur la façade sud ne paraissaient pas non plus être une bonne solution, avec un temps d’infiltration si court, il suffirait que les serrures soient complexes pour que la mission soit un échec.

Eryl devrait passer par le toit. La rue était trop large pour lui permettre de sauter d’un toit à l’autre, il devrait tendre une corde entre les deux toits et l’utiliser pour passer. Une fois sur le toit, il passerait par la cheminée principale qui était bien assez large pour le laisser passer.

Celle-ci devait donner sur le rez-de chaussé, Eryl devrait prendre des précautions particulières pour en sortir sans se faire repérer par l’un des deux gardes qu’il voyait patrouiller à travers la grande fenêtre côté Est.

Les deux autres gardes étaient introuvables. Soit ils n’étaient pas au premier étage, soit ils n’étaient pas en mouvement et il était alors impossible pour Eryl de les discerner à travers les nombreuses fenêtres à cause de l’éclairage qui ne laissait filtrer que de vagues formes. Ne connaissant pas les positions précises des gardes intérieurs il lui était impossible de planifier au-delà de son entrée dans le manoir, ni de présumer l’emplacement de l’objet du contrat.

Celui-ci était des plus inhabituels. Ce n’était ni un bijou, ni un livre de comptes, un coffre ou une bourse c’était une boule de métal. On lui avait décrit comme une sphère métallique de la taille d’une orange où étaient gravés très profondément des symboles étranges. D’après le commanditaire, il serait impossible à Eryl de ne pas reconnaître l’objet lorsqu’il serait en face de celui-ci. Mais pour l’instant, l’objet ne lui évoquait rien d’autre que de la curiosité quant aux raisons du prix qu’on était prêt à payer pour l’acquérir.

Eryl resta une heure de plus à épier le moindre changement dans les mouvements monotones des gardes mais ne décela rien, ainsi il s’éloigna et redescendit des toits quelques centaines de mètres plus loin, alors qu’il avait quitté le plateau.

Après ceci, il redescendit dans les bas-fond où il visita encore quelques échoppes où il se procura quelques équipements supplémentaires dont il aurait besoin pour la longue nuit qui s’annonçait, parmi lesquels, une dague en argent ouvragée et un crochet d’acier.

– Gaétan Marras

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