Demi-Dieu

Cela fait maintenant des millénaires que l’on m’a créé. Les Titans devaient être bien désespérés pour croire en ce projet fou. Donner vie à un monstre de métal et de pierres…
Le Demi-Dieu, c’est ainsi qu’ils m’ont appelé.
La guerre qui les opposaient depuis des siècles aux Furies s’éternisaient et les Titans, se voyant peu à peu faiblir, employèrent tous les moyens qui leur restaient pour créer un être artificiel, qui n’aurait qu’un but: détruire.

Chose que je ne fis que trop bien. J’ai tout détruit, pas seulement les Furies, également les Titans, les plantes, les animaux, tout. Je ne me suis arrêté qu’une fois la Terre réduite à un caillou désert, percé de volcans et recouvert de magma.

C’est à ce moment là que je pris conscience. De nouvelles pensées germèrent dans mon esprit, je ne voulais plus détruire, désormais, je voulais reconstruire. Mais les choses ne se déroulent que rarement de la manière dont on l’entend. J’avais été fait pour détruire, c’était mon seul but, ma nature. Toutes mes tentatives pour y échapper échouaient.

Jamais dans mon existence, je ne fus plus horrifié de ma propre nature, jamais je ne fus plus désespéré par mes actes. A chacune de mes tentatives pour créer, je détruisais un peu plus ce monde ravagé.

J’ai commencé à haïr ma propre existence. Dans un excès de rage, j’ai pris d’assaut un volcan. Avec toute la haine que je portais, coup après coup j’arrachais la roche sombre des falaises du cracheur de feu. Et je l’ai détruit. Les gouffres d’où le magma jaillissait jadis s’étaient fermés, recouverts par les débris du volcan.

Cela me fit quelque peu prendre conscience d’une chose : entre création et destruction ne se tient qu’une infime barrière, si trouble que bien souvent, l’un est synonyme de l’autre. Je me permis d’espérer de nouveau, qu’un jour, je réussirai à réparer ma faute et à redonner vie à cette planète qui n’était alors guère plus qu’un cimetière brûlant.

Le premier millénaire, je m’attelais à raser chaque volcan qui perçait la terre de son aiguille de feu. Sommet après sommet, je fis chuter les pics, vague après vague, j’ai encaissé le magma rageur que j’emprisonnais dans les ténèbres de la planète, jour après jour, mois après mois, je continuais mon oeuvre, sans jamais m’arrêter. En un millénaire, le magma était retourné dans les gouffres d’où il venait. La Terre n’était désormais qu’un caillou sec, aride et immobile.

Le second millénaire, je m’attelais à redonner à ma planète de quoi s’abreuver. Au plus profond, j’ai creusé afin de trouver la moindre goutte d’eau qui aurait subsisté. J’ai cherché partout, créant petit à petit quelque ruisseaux, qui en s’assemblant devinrent des rivières, qui elles-mêmes se rejoignirent pour créer des fleuves, des lacs, des mers, des océans. La pluie, la neige, tout revînt peu à peu. L’eau avait refait surface des caves sombres dans lesquelles elle était enfouie. Jusqu’à recouvrir l’entièreté de cette planète plate, d’une couche d’eau.

Le troisième millénaire, j’ai créé les continents. M’aidant des souvenirs que j’avais de l’ancien monde, j’ai créé ces îles immenses à partir de la matière que je creusais dans l’océan. J’ai posé chaque pierre que j’extirpais des abysses sur les précédentes que j’avais sorties. Il m’arrivait pourtant souvent de détruire par erreur les blocs que je venais d’assembler, mais infatigable, je les ré-assemblais. Les continents, immenses plaines rocheuses, avaient émergés.

Le quatrième millénaire, j’ai hissé les monts. J’ai rompu la platitude désolée des continent en les faisant s’entrechoquer entre eux; des collisions, résultaient des montagnes hautes et imposantes. Pour la première fois, alors que je déplaçais les continents, je ressentis une nouvelle sensation, que je sais maintenant être de la fatigue. Elle était très légère, mais elle me surpris tellement que pendant un an, je me suis arrêté, profitant de cette pause pour contempler mon oeuvre encore inachevée, mais déjà magnifique. Lorsque l’année touchait à sa fin, les sommets étaient déjà recouverts de neige et les ruisseaux coulaient déjà sur leurs flancs.

Le cinquième millénaire, j’ai créé les plantes. Pendant un millénaire, j’ai parcouru chaque endroit en répandant sur le sol de l’eau. Jamais je ne me suis retourné, je ne me le suis jamais autorisé, j’avais trop peur de regarder en arrière et de voir des plaines toujours vides et désolées, de contempler mon échec. Pourtant, lorsque j’eus parcouru chaque parcelle de Terre qu’il y avait à la surface de cet astre et qu’enfin, je me suis résolu à regarder derrière moi, elle était là. Rayonnante et resplendissante, la nature avait germée à nouveau.

Le sixième millénaire, j’ai créé les animaux. Redonner vie à la nature n’était pas suffisant, j’en avais conscience. J’ai donc pris des plantes de toutes sortes et j’ai passé quatre siècles à les donner à la mer, quatre siècles au bout desquels, les océans étaient remplis de poissons. Les six siècles restants, je m’attelais à faire évoluer les animaux aquatiques, de telle sorte que certains d’entre eux quittent les flots pour peupler la terre. Au fil du temps, de plus en plus d’animaux, terrestres ou aquatiques, firent leur apparition. J’avais réussi, j’avais recréé un monde à l’image de l’ancien, un monde vivant. Les deux siècles qu’il restaient, je les ai passés avec mes créations, à les observer, une en particulier, qui semblait être plus intelligente et se développer plus vite, l’Homme.

Le septième millénaire, j’ai créé la destruction. Au début, je regardais avec satisfaction cette espèce apprendre à créer et à détruire. Mais peu à peu elle commença à s’imposer aux autres espèces et à les exploiter, elle détruit une grande partie de la nature et s’accapara le reste. Exténué par ces longues années de création, je n’ai rien pu faire lors des premiers mois, et lors des suivants, j’ai découvert que je n’étais plus une entité matérielle. En créant ce monde, j’avais renié ma nature : détruire. Je m’étais moi-même renié, ignoré et j’avais par conséquent cessé d’exister. Avec horreur, j’ai regardé cette espèce détruire peu à peu ce qui m’avait demandé tant de temps et d’effort à créer. J’ai fini par comprendre que tout ce temps, j’avais été naïf de croire que je pouvais échapper à ce que j’étais, que je pouvais tromper le destin. J’étais fait pour détruire, et quoi que je créé, cela finira par causer la destruction. Pire, j’avais personnifiée ma propre nature.

J’avais créé la destruction, j’avais créé l’Homme.

– Gaétan Marras

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